Guide
Laver son tissu avant de couper, et pourquoi on oublie
Le coupon paraît impeccable en sortant du sac, alors l'envie est grande de poser les patrons dessus tout de suite. Mais le premier lavage change les dimensions du tissu, et si on saute cette étape, c'est le vêtement fini qui rétrécit et se déforme après son propre premier passage en machine.
Lecture : 8 min
Ce qui se passe dans la fibre au premier lavage
Un tissu qui sort du métier à tisser n'est pas au repos. Les fils ont été tendus, enroulés, tissés sous tension, puis le coupon a été plié et stocké ainsi pendant des semaines. La fibre garde en mémoire cette tension, un peu comme un élastique qu'on aurait laissé étiré trop longtemps. Le premier contact avec l'eau relâche cette tension : les fils se détendent, se resserrent les uns contre les autres, et le tissu retrouve sa dimension naturelle, celle qu'il aura pour toujours ensuite. C'est un mouvement qui n'arrive qu'une fois. Après ce premier lavage, le tissu a trouvé son équilibre et ne bougera plus de la même façon.
Pourquoi le coton se raccourcit surtout en longueur
Sur un métier à tisser, les fils de chaîne sont tendus dans le sens de la longueur du rouleau, du début à la fin de la pièce, et les fils de trame passent perpendiculairement, resserrés à chaque passage de navette. Ce sont les fils de chaîne qui subissent le plus de tension pendant le tissage, donc ce sont eux qui se détendent le plus au lavage. C'est pour cette raison qu'un coton rétrécit surtout dans le sens de la longueur du coupon, beaucoup moins dans sa largeur. Une jupe coupée dans un tissu non lavé peut donc ressortir de la machine nettement plus courte qu'elle n'a été cousue, alors que son tour de taille aura à peine bougé. Le retrait ne se répartit pas de façon égale dans les deux sens, et c'est justement ce qui rend l'oubli du prélavage si trompeur : on croit avoir cousu aux bonnes dimensions, et c'est le lavage qui vient tout recalculer à la place de la couturière.
Ce que devient un vêtement cousu dans un tissu non prélavé
Le vêtement a l'air parfait à la sortie de la machine à coudre. Il est repassé, les coutures sont nettes, les ourlets tombent bien. Puis vient le premier lavage du vêtement fini, et c'est là que tout se joue une seconde fois, mais cette fois sur un objet cousu et non plus sur un coupon plat. Le tissu se rétracte, mais chaque pièce du patron ne rétrécit pas forcément de manière identique si elle n'a pas été coupée dans le même sens de fil ou si un empiècement a été doublé d'un entoilage thermocollant léger qui, lui, ne bouge pas de la même façon. Le résultat le plus fréquent :
- l'ourlet remonte et le vêtement paraît soudain plus court que prévu
- les proportions entre le haut et le bas d'une pièce ne correspondent plus, un empiècement tire sur le reste
- une fermeture ou une ganse cousue avant retrait se retrouve légèrement ondulée, parce que le tissu autour d'elle a bougé et pas elle
- l'aplomb général du vêtement change, un pan qui tombait droit se met à gondoler
Rien de tout cela ne se corrige après coup. On ne peut pas redécoudre un ourlet rétréci pour lui rendre sa longueur d'origine, le tissu n'en a simplement plus. C'est un geste qu'on ne rattrape pas, contrairement à une couture mal ajustée qu'on peut reprendre.
La méthode : laver, sécher et repasser comme l'objet fini
Le principe tient en une phrase : on fait subir au coupon, avant de le couper, exactement ce qu'on fera subir au vêtement une fois fini. Si le vêtement sera lavé en machine et séché au sèche-linge, alors le coupon passe en machine puis au sèche-linge. S'il sera toujours lavé à la main et séché à plat, alors le coupon est lavé à la main et séché à plat. L'idée n'est pas de laver « fort » ou « doux » dans l'absolu, mais de reproduire fidèlement l'usage réel du vêtement, pour que le retrait ait lieu une bonne fois avant la coupe plutôt que par surprise après. Pour connaître la proportion de retrait attendue selon la matière, la fiche tissu correspondante sur le site donne ce repère précis, matière par matière : mieux vaut la consulter avant d'acheter le métrage, pour ne pas se retrouver juste au moment de couper.
Une fois le coupon sec, l'étape suivante ne se saute pas non plus : il faut le repasser avant de poser le moindre patron dessus. Un tissu qui sort du lavage est froissé, parfois légèrement de travers, et couper dans cet état revient à couper dans le vide. Le fer remet le tissu bien à plat et permet de vérifier qu'il est d'équerre, c'est à dire que la lisière et le pli du tissu forment un angle droit franc. Un coupon posé de travers sur la table donne des pièces posées de travers, et donc un vêtement qui se déforme au porter, même si chaque couture a été cousue avec soin.
Les matières qu'on ne prélave pas
Toutes les matières ne se traitent pas de la même façon. Certains tissus, notamment ceux qui sont vendus avec un fini ou un apprêt particulier, perdraient précisément ce qui fait leur intérêt s'ils passaient en machine avant la coupe : leur tenue, leur brillant ou leur toucher seraient altérés, parfois de façon irréversible. Pour ces matières, la logique s'inverse complètement : on ne lave jamais avant de couper, et c'est le vêtement fini, une fois cousu, qui ira éventuellement chez une professionnelle du nettoyage plutôt qu'en machine à la maison. Là encore, la fiche tissu correspondante indique clairement si la matière choisie fait partie de ce cas de figure, et c'est elle qu'il faut consulter avant de se lancer, plutôt que de deviner.
La lisière qui gondole, et qu'on coupe
La lisière, ce sont les deux bords longitudinaux du coupon, ceux où le tissage se referme sur lui-même pour ne pas s'effilocher. Elle est souvent plus dense, parfois imprimée d'informations techniques, et elle n'a pas la même souplesse que le reste du tissu. Au lavage, cette différence de densité fait qu'elle rétrécit moins vite que le corps du tissu autour d'elle : le coupon ressort du lavage avec une lisière qui gondole légèrement, qui fronce sur elle-même alors que le reste est plat. Ce n'est pas un défaut, c'est normal, et la solution est simple : on coupe la lisière et on ne l'utilise jamais dans une pièce de patron. Elle sert de repère pour le droit fil pendant la préparation, puis elle disparaît avec les chutes.
Retrouver le droit fil en tirant en biais
Le droit fil, c'est le sens des fils de chaîne, parallèle à la lisière. C'est sur cette ligne que doivent s'aligner la plupart des pièces d'un patron, parce que c'est le sens dans lequel le tissu tombe le mieux et se déforme le moins au porter. Or après un lavage, surtout en machine, le tissu ressort souvent légèrement décalé : le droit fil n'est plus tout à fait parallèle à la lisière, le coupon a gondolé en diagonale. Avant de plier le tissu pour poser les patrons, on remet le droit fil en place en tirant fermement en biais sur les deux coins opposés du coupon, un coin vers soi, le coin opposé à l'autre bout, comme on étire une nappe posée de travers sur une table. Ce geste simple redresse la trame et permet de retrouver un tissu à plat, bien d'équerre, prêt à recevoir les patrons sans que rien ne parte en travers dès la première pièce coupée.
Questions fréquentes
Est-ce que le prélavage est vraiment nécessaire pour un petit accessoire, comme une trousse ?
Le principe reste le même quelle que soit la taille de l'ouvrage : le tissu bouge au premier lavage, que la pièce coupée soit grande ou petite. Sur un petit accessoire, le retrait en centimètres est moins visible, mais un droit fil resté de travers ou une lisière non retirée peuvent quand même faire gondoler une couture. Mieux vaut garder le réflexe à chaque fois.
Si j'ai déjà coupé sans laver, que faire pour la suite du projet ?
Il n'y a pas de rattrapage possible une fois les pièces coupées : le tissu ne rétrécira plus de la même façon une fois découpé en petits morceaux, et coudre puis laver le vêtement fini reste risqué pour les proportions. Pour ce projet, mieux vaut coudre puis laver à la main, à froid, en évitant tout séchage en machine, pour limiter le mouvement du tissu.
Comment savoir si un tissu fait partie de ceux qu'on ne prélave pas ?
Cette information dépend de la matière et de son apprêt, et elle n'est pas toujours visible à l'œil ou au toucher. La fiche tissu correspondante, sur le site, précise pour chaque matière si elle se prélave ou non, et quel entretien est prévu pour le vêtement une fois cousu : c'est ce repère qu'il faut consulter avant d'acheter le métrage.